MESSAGE N° 3 : le 23/03/2005

Nous arrivons donc relativement tôt sur Mulhouse où nous rencontrons Mathilde, la fille de Marie-Odile et son fils Karel. Une fois installés, elle nous emmène dans le centre faire un petit tour. En rentrant, nous faisons la connaissance de Pierrick son mari. Tous deux sont très sympathiques et la discussion durant le repas s’avère fort intéressante. Auparavant un journaliste de l'Alsace, Marco, est venu nous interviewer. L'entrevue est très cordiale mais nous n'avons toujours pas pu lire l'article car il se trouve dans les archives de l'Alsace sur le net, et il faut appeler un numéro en France pour pouvoir le consulter. On pense, vu le bonhomme, que ce sera un article honnête.

BELFORT – MUNICH (ET MON COUDE…)

Le lendemain, après de sincères remerciements nous repartons sous un beau soleil, le premier vrai beau soleil depuis le départ, en direction de Freiburg Im Breisgau. Après une longue ligne droite d'une quinzaine de kilomètres, nous arrivons à la frontière qui, comme chacun sait, se trouve sur le Rhin. C’est un grand moment que le passage de cette première frontière dans ce long périple à vélo que nous entamons. En effet, comme vous ne l’ignorez pas, ni Richard ni moi ne sommes des pros, ni même des spécialistes de la petite reine et rien qu’arriver en Allemagne sur nos montures musculomobiles[i] représente déjà un exploit en soi dont nous ne sommes pas peu fiers. Petite photo pour immortaliser l’événement et nous voici repartis sous la chaleur solaire allemande (qui est, à cet endroit-là du moins, exactement la même qu'en France !!!) vers Freiburg Im Breisgau. Là-bas, nous attend Hortense qui participait au séjour que j'ai encadré l'été dernier à Cuba et avec qui j'ai gardé contact par Internet. Comme elle fait ses études à Freiburg, elle m'a très gentiment proposé de nous accueillir. Nous trouvons facilement la résidence universitaire et envahissons un peu sa chambre d'étudiante avec nos sacoches, gamelles et autres affaires sales et malodorantes... (Et je te remercie d'ailleurs au passage, une fois de plus, chère Hortense, de nous avoir accueillis comme cela.).

 

Nous rejoignons ensuite ses amis, eux aussi étudiants en stage là-bas, de la même école d'ingénieurs qu'elle, pour un apéro et une petite pizzeria dans une franche et communicative bonne humeur. Nous terminons la soirée dans une espèce de bar-boite gavée d'étudiants qui me rappelle ma nocturne et folle vie liverpuldienne (notez qu'à chaque message, ou presque, j'arrive à parler de Liverpool, c'est fort, non ?). Bref, Richard et moi apprécions vraiment beaucoup notre trop court séjour à Freiburg.[i] musculomobile : Adjectif qualificatif se rapportant à ce qui se meut au moyen des muscles.

Le lendemain matin, après les « au revoir » et remerciements à Hortense, nous repartons en direction du lac de Constantza : Bodensee en allemand dans le texte. Et on peut dire que, cyclistiquement[i] parlant, c'est un peu là que les choses deviennent vraiment sérieuses... En effet, ce jour-là, partant d'environ 200 mètres d'altitude, nous franchissons d'abord un col à 1034 mètres avant de redescendre sur Neustadt et remonter après encore assez haut... Pour le premier col, la montée est vraiment, mais vraiment, très raide... A force de patience, de bouteilles d'eau, de barres chocolatées et d'innombrables pauses, nous parvenons à nous hisser jusqu’au sommet. Et c'est tant mieux, parce que là-haut, c'est super joli. Tout plein de neige, de sapins, de neige, de sapins et de chalets en bois avec des allemands dedans. En fin de journée, nous passons le village de Loffenling et nous arrêtons, après plus de 60 kilomètres, à Seppenhofn afin de trouver où dormir. Après une première tentative infructueuse avec un fermier du coin nous parvenons à nous faire héberger chez Achim, un homme d'une quarantaine d'années. Au lieu de notre tente dans son jardin, comme nous avons présenté notre demande, il nous propose de dormir dans son garage, une espèce de grange avec une sorte de mezzanine... Une grange quoi... Pleine d'un bordel hallucinant qu'elle déborde la grange. Mais, pour nous, c'est déjà pas mal. Et puis ça nous évite de dormir sous la tente, sur un sol gelé, par un froid de (glace au) canard, à plus de 700 m d'altitude.

 

En plus, le gars Achim, top sympa comme tout, nous invite à partager son repas en compagnie de sa femme. La discussion qui accompagne ce moment de convivialité nous enchante. Pour communiquer, nous nous débrouillons avec l’anglais d’Achim et de sa femme et l’allemand balbutiant de Richard et… Et c’est tout, parce que moi je ne parle pas du tout allemand… ça va venir… Mais là c’est un peu trop tôt…[i] cyclistiquement : Adverbe se rapportant au cyclisme.

Le lendemain, comme toujours, remerciements, petite photo en compagnie de notre bienfaiteur du jour et nous voici en route pour le lac. L'étape n'est pas aussi difficile que celle d'hier mais elle commence par une descente dans une espèce de ravin où coule un torrent. Les gens nous ont dit de ne pas y aller car il y a trop de neige et le chemin n’est sûrement pas praticable. Mais comme ça nous raccourcit d'une bonne dizaine de kilomètres, n'écoutant que notre (manque de) courage et notre inconscience (enfin, tout est relatif, ça se passe de jour et l’on n’a plus signalé d'ours dans le coin depuis 150 ans au moins...) nous descendons le ravin. Notre vive allure nous laisse présager une remontée difficile... Et en arrivant en bas, il y a effectivement de la neige, mais aussi des cailloux, de la boue et des feuilles mortes. Le tout dans un subtil mélange qui n'est pas sans rappeler le crumble aux poires que j'ai déjà eu l'honneur et la joie de servir à certains d'entre vous...

 

Ceci dit, en bas, le petit torrent, les rayons de soleil qui peinent à parvenir jusque-là, et le fait d'être là, alors qu'on avait à plusieurs reprises essayé de nous convaincre de ne pas y aller, fait que nous nous sentons bien en joie ! Maintenant, une fois passé le petit pont de bois un peu casse-gueule sur la fin (ou le début si on le prend dans l'autre sens, mais là n'est pas la question !) il faut remonter... Et là ! Pire qu'hier ? Non ! Mais que demain, ça c'est sûr ! En effet, le mélange crumblelien[i] associé à l'inclinaison de la pente et cette maudite loi de la pesanteur nous rend la chose non pas impossible, mais très difficile. En fait, l'essentiel de la remontée se fait à pied, en tirant et poussant le vélo et ses 30 kilos de bagages...

 

Une fois en haut, je crois avoir inventé un nouveau procédé de lyophilisation tellement je suis desséché... Et c’est reparti ! Une succession de montées et descentes va nous mener jusqu'au bord du lac de Constance. Auparavant, nous mangeons dans un verger en pente, bien tranquillement, sous le soleil. Tellement tranquillement que nous faisons une sieste d'au moins une heure. Plus tard nous trouvons un endroit pour planter la tente. Il s'agit d'une sorte de jardin ouvrier sur un petit coteau en bordure de lac. Les proprios, qui sont là quand nous arrivons dans le coin, nous donnent non seulement l'autorisation de camper, mais aussi des boissons, du bois pour notre feu et une lampe à pétrole pour la nuit. Deux ou trois courses au village voisin plus tard et nous soupons d'un excellent barbecue avec, en dessert, les inévitables bananes au chocolat... Comme quoi ça sert d’encadrer des colos...

 

C’est aussi la grande sortie de nos deux tentes. Pour Richard, pas de problème : elle est neuve. Mais pour moi, vu que je ne l'ai pas utilisée depuis la fin de mon voyage en Amérique du Sud en 2001 (souvenez vous, formidable !!!), je me demande un peu quelle tête elle va faire... C'est vrai quoi, au bout de trois ans on est en droit d'avoir des doutes : l'ai-je bien fait sécher la dernière fois que je l’ai rangée ? Bref ! Finalement, tout va bien. Je vous rassure, ma tente n'est pas moisie et ne sent pas mauvais. C'est tout cool. Il fait relativement bon dedans et, surtout, dans le super duvet que l'on m'a offert à mon anniversaire ;-)

[i] crumblelien : Adjectif qualificatif se rapportant au crumble.

Au matin, nous repartons avec au programme la visite de Constantza et Meersburg. D'abord, en arrivant à Constantza nous prenons une photo clin d’œil sous une réplique de la tour Eiffel. Ensuite, nous entrons dans la vieille ville. Et là, nous nous mettons à mitrailler de notre appareil numérique tous les bâtiments, comme des touristes japonais en pleine crise d’iconographie monomaniaque. La ville est jolie, pastellement[i]colorée et très agréable sous le soleil. Nous passons même la frontière pour une photo souvenir en Suisse à Kreuzlingen, ville mitoyenne de Constantza. C'est juste un petit délire entre nous mais, pour vingt mètres à peine en territoire suisse, on nous demande nos passeports...

 

Bref, nous quittons Constantza par un petit ferry de 20 minutes qui nous emmène à Meersburg, de l'autre côté du lac. Nous pique-niquons au pied de la forteresse de Meersburg avant de la visiter pour notre plus grand enchantement. La petite citadelle très bien préservée, l’architecture allemande des régions montagneuses et le soleil nous ravissent.

 

Nous repartons ensuite en direction du bout du lac, mais des problèmes de rayons à l’arrière de mon vélo nous retardent un peu. Nous arrivons donc à Friedrichshafen vers 17H30 et tentons notre chance chez les pompiers… Sans succès. C’est ensuite au tour du camping du coin de nous effrayer avec ses tarifs prohibitifs, avant que nous n’options finalement pour un verger entre la route et la voie ferrée. Le papy d’en face nous autorise à y camper. Il est sympa le papy d’en face ! Le terrain n’est pas à lui, mais il nous dit que le proprio serait d’accord et que, de toute façon, il habite dans la ville et il ne viendra pas ce soir… Il nous file de l’eau et un seau pour nous dépanner, rapport à la vaisselle. Nous plantons les tentes, cuisinons un reste de pâtes avec le réchaud à pétrole qui ne fonctionne pas trop bien et allons nous coucher par un froid de canard.[i] pastellement : Adverbe se rapportant au qualificatif pastel.

Le lendemain matin, nous nous dirigeons à nouveau vers le bout du lac, Lindau plus précisément, que nous visitons en fin de matinée et qui ressemble vraiment à Constantza. Nous y mangeons un petit Kebab et repartons vers Isny, une petite ville perchée à 720 mètres d’altitude. Nous y arrivons vers les 16H30 et j’ai la chance de crever juste avant d’entrer dans la ville. Cela me permet de réparer au bord du terrain de foot de la ville où nous assistons à la victoire de l’équipe locale. Notre stratégie semble être au point puisque les joueurs du FC Isny acceptent que nous utilisions leurs douches. La suite est toute aussi positive puisqu’après avoir sympathisé avec les membres de l’équipe (je ne vous dirais pas de quelle manière… Mais bon, ça s’est fait dans les douches…), ils nous confient les clefs du Bungalow qui leur sert de réserve pour la buvette lors des matches. Imaginez nous au milieu des caisses de sodas et des cartons pleins de barres chocolatées, sans avoir le droit d’y toucher… Mais bon, nous avons un toit pour la nuit, et c’est bien ça l’essentiel, surtout par ce genre de températures.

Jour suivant. Nous quittons Isny avec dans l’idée d’atteindre Munich en deux jours puisque les gens qui nous reçoivent là-bas partent en vacances le mercredi. Nous devons donc impérativement y être le lundi en fin d’après-midi si nous voulons profiter d’une journée de repos. Nous pensons donc rejoindre la ville de Schongau à 80 kilomètres d’ici ce soir. Tout au long du trajet, nous affrontons un scandaleux vent de face et des montées et descentes sur 900 mètres de dénivelé pour terminer, après 90 kilomètres, dans un centre équestre, 3 kilomètres après Schongau. Chapeau les gars ! Merci, merci…

 

Les proprios du centre équestre auxquels nous nous adressons pour planter notre tente nous proposent un local où dormir. Il s’agit du bar du club house et, même s’il n’est pas chauffé, nous nous en contentons avec joie. Nous sommes toujours à 700 m d’altitude dans les pré-Alpes allemandes et il ne fait pas bien chaud dehors, surtout la nuit… Nous y rencontrons Eva, une charmante demoiselle qui possède un cheval et qui travaille pour le centre après son boulot. Elle passe la soirée en notre compagnie et repart assez tard après que nous eussions bien rigolé en jouant aux cartes et aux dés.

Le jour suivant est consacré à la visite de Munich qui, pour une ville bombardée durant la guerre, est plutôt agréable, surtout dans le centre… Pour le reste, on a de laides reconstructions à la va-vite datant de l’immédiat après-guerre et pour lesquelles on ne peut blâmer personne.

 

Dans le centre, je vis dans ma chair mon premier accident de vélo. En effet, je suis renversé par une voiture… Une BMW, normal, on est à Munich (et Munich est la ville de BMW)… Et vous savez quoi ? Déjà, bon, j’ai rien de grave, juste un gros bleu au coude et des égratignures aux tibias et aux doigts. Mais en plus, je n’étais même pas en tort ! Vous imaginez ? Moi qui grille des feux régulièrement (avec la plus grande prudence, rassurez-vous), c’est en respectant scrupuleusement le code de la route qu’il m’arrive une couille (désolé maman mais y a pas d’autre mot…) ! Bref, j’étais sur la voie la plus à droite, protégé par le marquage au sol, quand le bonhomme qui était à ma hauteur a mis son clignotant (c’est vrai, je ne le nie pas monsieur le juge !) et a tourné à droite, tout simplement, en m’embarquant avec lui. En plus, je venais de klaxonner avec mon beau et volumique[i] klaxonne car il y avait un gars qui déchargeait des trucs et je sentais un peu le coup venir (peut-être le peu fameux septième sens masculin…). Bref, j’ai eu beau freiner comme un dingue je me suis tapé la voiture, lui ai un peu tordu son rétro, un peu rayé son aile et sa portière droite et me suis SURTOUT rétamé par terre !Voyant que je vais bien, je me préoccupe de mon vélo qui, miracle, va bien lui aussi. Le bonhomme, un vieux (désolé maman, y a pas d’autre mot) d’une soixantaine d’années, jaillit de sa voiture en m’engueulant alors que je suis encore par terre…

 

Vous imaginez ? Richard, qui a fait demi-tour entre temps, s’énerve un peu verbalement, mais de toute façon le gars ne comprend pas. Il faut dire que pour s’énerver verbalement en allemand ce n’est pas évident… Bref, je prends la chose très calmement et essaye de lui expliquer, mais il ne parle pas anglais, et je dois donc demander à des passants témoins de la scène de traduire pour moi. J’essaye donc de lui expliquer qu’avant de se préoccuper de sa voiture il pourrait au moins se préoccuper de la personne qu’il aurait pu blesser, et ceci tout en lui montrant mon coude qui saigne un peu et commence à enfler.

 

Je vous passe les détails de la suite, quand, réalisant qu’il était en tort après que d’autres témoins le lui eussent expliqué, il voulut partir sans demander son reste (c’est à ce moment-là que Richard s’est le plus énervé). Ensuite, il fit mine de vouloir appeler la police (que du bluff !) et, enfin, il s’excusa et me dit qu’il était désolé. Moi, bon prince, je lui serrai la main parce que, tout aussi bête que fut sa réaction, je suis bien conscient qu’il ne l’a pas fait exprès… Et puis, si ça a pu lui servir de leçon c’est tant mieux… je vous avoue que Richard et moi en doutons. Bref, il est reparti avec son rétro plié et ses rayures mais je pense qu’il était bien content que l’on n’ait pas voulu porter plainte parce qu’il aurait sûrement pris cher. En effet, hier encore les Socher nous disaient qu’ici, quand tu renverses un cycliste tu as quasiment toujours tort et tu douilles… Imaginez dans son cas, lui qui avait VRAIMENT tort… Demain j’aurai un bon bleu au coude et d’ici une semaine ce sera oublié.

 

Voilà voilà pour les dernières nouvelles du front (et du coude).Gros bisous à tous et portez-vous bien.

 

A+

Lionel

[i] volumique : Dans le cas présent ce n’est pas le mot qui est un néologisme mais son utilisation. En effet il se rapporte ici au volume sonore du klaxon.

Le lendemain, nous remercions bien sûr nos hôtes et repartons pour Munich où nous arrivons en fin d’après-midi chez Béatrice et Ulrich Socher. Béatrice est la cousine de Wilfried, de la Gargote. Ils nous accueillent avec leurs deux enfants dans leur jolie maison munichoise. Durant le trajet, nous en profitons pour visiter Weilheim, une ville fortifiée, comme un peu toutes les villes de la région… Le repas du soir chez les Socher est pour nous l’occasion d’un agréable moment de discussions et d’échanges qui se prolongent relativement tard dans la nuit.