MESSAGE N°13, le : 12/10/2005

Y croirez-vous ? J’ai survécu au Pakistan ! Extraordinaire, non ? Malgré tout ce que racontent les médias chez nous (et ailleurs), malgré les avertissements de ma famille, de mes amis et potes (vous quoi !!!), je me suis non seulement rendu au Pakistan, mais j’en suis également ressorti vivant et en bonne santé. Ce dernier point reste tout de même à nuancer, mais bon, j’ai toujours ma tête au bout du cou et c’est bien là l’essentiel.

 

Cette petite introduction ironique pour simplement vous dire que le Pakistan, contrairement à une idée fortement répandue, n’est pas le coupe-gorge que l’on croit et, personnellement (toujours sur la base de réputations sûrement usurpées d’ailleurs !), je serais moins rassuré de mettre les pieds dans certains quartiers de Saint-Denis ou de La Courneuve passée une heure avancée de la nuit que je ne le fus dans la plupart des villes et villages du Pakistan où je me suis rendu. Les gens, en tout cas à l’égard du touriste que je fus chez eux, ont eu, au contraire, un comportement essentiellement positif. Cela va des grands signes de loin, aux sourires et autres manifestations de sympathie. Bien sûr, tout n’est pas tout rose. Il s’agit d’un pays où les armes circulent de manière hallucinante et les crimes d’honneurs sont monnaie courante (je tue tes 2 jeunes frères parce que tu t’es enfui avec ma sœur pendant quelques jours… Véridique, je l’ai lu dans le journal il y a 2 jours… En gros, la Corse en plus chaud…). Un pays où le gouvernement, pourtant pas spécialement pro islamisme radical, entretien des rapports ambigus avec ces derniers car ce sont eux que l’on envoie combattre au Cachemire. En fait, au nom du Djihad, la guerre sainte, on se sert d’eux comme de la chair à canon. Ces relations s’étendent donc aux terroristes qui sont sur les mêmes réseaux, vous pensez bien…

 

Ceci étant dit, pour un occidental qui se balade à bicyclette dans les zones non sensibles, en gros tout le pays sauf les abords de la frontière afghane, il n’y a pas de problèmes notables. Enfin, je vous parle de mon expérience et de celle d’autres touristes rencontrés sur place. Pour ce qui est de la zone susmentionnée, il faut savoir qu’au début des années 80, au plus fort de la guerre froide et du conflit en Afghanistan, le Pakistan, à la demande des USA, et avec leur argent, a formé les talibans pour lutter contre les russes dans cette région frontalière. Et bien sûr, personne ne s’est posé la question de savoir ce que feraient ces intégristes une fois formés, entraînés et très bien équipés quand la situation serait éclaircie… Aujourd’hui, les Ricains sont en train de faire le ménage… A quel prix ! Ils ne sont pas prêts d’avoir fini ! Résultat, pour l’instant, cette région montagneuse est un désastre au niveau de la sécurité… Des deux côtés…

 

Le seul truc que j’ai trouvé bien chiant, c’est le manque de temps et d’espace pour soi. En effet, le sous-continent indien est un endroit où, culturellement, on vit les uns sur les autres. Ceci entraîne l’absence du concept de «vie privée» et «d’espace vital». Si l’on ne reste pas trop longtemps dans le pays ou si l’on n’est pas un maniaque de ses affaires (je tiens ça de ma mère, c’est évident !), ça peut passer… Mais pour moi, ça m’est rapidement devenu insupportable. Je vous disais dans le dernier mail qu’à chacun de mes arrêts c’était tout de suite minimum 50 personnes autour de moi… Je vous assure que c’est pesant à la longue, tous les jours. Les gens viennent vous parler. C’est normal, ils sont curieux. Encore peu d’occidentaux s’aventurent ici et ils sont manifestement avides de contacts… Mais bon, ils arrivent, grand sourire aux lèvres, pas de bonjour et attaquent direct : Ton pays ? (En anglistanais, bien sûr), Ton nom ? Le nom de ton père ? Ta profession ? Etc. Sans aucune autre forme de politesse (c’est là une autre différence culturelle avec laquelle j’ai un peu de mal…) et, bon, je n’exagère qu’un peu, car des fois c’est un peu moins rude que ça… Mais, quand ça commence dès le réveil (souvent je dors dans des endroits où les gens me réveillent très tôt et paf, c’est parti les «Mister», «What Country ?» blablabla…

 

L’autre élément qui va avec ça c’est le toucher ! Je ne sais pas pourquoi, mais il faut qu’il y en ait plusieurs pour toucher le vélo ! C’est plus fort qu’eux. Je vous assure que je me demande depuis mon entrée au Pakistan pourquoi il faut qu’ils touchent comme ça. Je demande autour de moi mais n’ai pas encore eu de réponse qui me satisfasse… Je m’arrête, paf, le rassemblement, et il y en a toujours minimum un qui met la main sur mon guidon pendant qu’il m’interrogationne[i] sur mes antécédents et la raison de ma venue au Pakistan. Pendant ce temps, un autre touche mes pneus. On pourrait penser que c’est parce que je possède un rutilent VTT dernier cri qui vient des pays riches… Mais non ! Mon vélo est un vélo recyclé (euphémisme pour pourri !) dont les pneus sont iraniens, et l’Iran c’est plus près du Pakistan que la France, non ? Et ici j’ai vu, et pas seulement dans les magasins, mais j’en ai vu, des gens sur des VTT dix fois plus dernier cri que le mien… alors… Je ne comprends toujours pas ce besoin de toucher mes affaires… Enfin. J’ai mis au point une forme de riposte qui, si elle n’empêche pas le gars de palper mes pneus ou mon guidon, a tout de même pour effet de me calmer un peu… En effet, dès qu’un gars touche la frouze[ii] je me mets à toucher ses vêtements et à regarder dans la poche qu’il arbore invariablement sur son pyjama (Kameez est le vrai nom des hauts de pyjama que les pakistanais portent quasiment tous). Je peux vous assurer que le gars, ça le calme. Il se rend compte que ça ne me plaît pas qu’il touche mon vélo. En plus, ses potes se foutent de sa poire, ce qui contribue vraiment à me dérider…

 

Mais bon, tout cela n’est que différence culturelle avec laquelle j’ai un peu de mal, ni plus ni moins. Et ça ne retire en rien la gentillesse générale dont j’ai pu être le témoin et bénéficiaire durant ces 5 semaines au Pakistan. Mais revenons à nos moutons et, plus précisément, où je vous avais laissé la dernière fois : à Bahâwalpur je crois…

 

Le lendemain, je repars donc de Bahâwalpur sans escorte puisque la veille j’avais bien insisté pour ne plus en avoir… Le trajet se passe sans vrai problème et j’arrive à Multân en fin d’après-midi, par une jolie route bordée d’arbres et de canaux (comme d’hab. quoi !). En entrant dans Multân, elle se transforme peu à peu en un champ de mines, de ruines, de blé, de ce que vous voulez, mais un champ, plus du tout une route. Je trouve un hôtel pas cher et pas trop mal, dans le centre, alors que la nuit tombe. Malheureusement, après ma douche, le proprio, qui rentre de la prière, me dit que son hôtel n’est pas agréé pour les touristes étrangers et que je dois JARTER. Passablement pas content de la nouvelle, je lui dis que je vais aller trouver la police et leur demander s’il n’y a pas moyen d’arranger la chose…

 

[i] Interrogationne : Forme personnelle de l’utilisation du verbe interroger.

[ii] Frouze : Mot suisse désignant un français. Je l’utilise ici pour désigner mon vélo. C’est son nouveau surnom.

Bahawalpur - Wagha... bon !

Aussitôt dit, aussitôt fait ! Et me voilà de retour à l’hôtel flanqué d’un officier assez important qui parle très bien anglais et qui décide de me prendre sous sa protection. Résultat, il tient à me montrer ses bureaux qui sont, paraît-il (d’après lui), les plus beaux de la police pakistanaise… En fait, ils se trouvent dans un joli bâtiment rond en haut de la colline (face au monument symbolisant la victoire des habitants de la région sur les armées d’Alexandre le Grand, stoppant ainsi l’expansion de son empire vers l’est). Ensuite, il m’invite à manger dans ces mêmes bureaux et, après une très enrichissante discussion de politique internationale dont le bougre est féru, il m’emmène, avec son chauffeur dans un cyber café afin de trouver l’adresse de LA banque de Multân où je pourrai retirer de l’argent avec ma carte Visa. Puis, il doit partir car il a du boulot… Comme quoi les flics, même au Pakistan, c’est pas ce qu’on croit… Bref, il me laisse son chauffeur pour m’emmener à la banque et me ramener : la classe quoi !

 

Quoiqu’il en soit, le lendemain, je décide de rester sur Multân une journée de plus car ça a l’air joli comme tout. Bien m’en prend car la ville est très sympathique et je passe une agréable journée à déambuler dans ces rues et prendre quelques photos. Je suis encore assez faible rapport à mes ennuis stomacaux et j’en profite pour me peser dans la rue… Quelle n’est pas ma surprise en voyant apparaître le chiffre 60… J’ai perdu une quinzaine de kilos depuis mon départ de Paris il y a bientôt six mois… ça fait un peu beaucoup et ça m’inquiète quelque peu… Je vais m’employer à manger un max à partir de maintenant.

Le jour suivant, je repars de Multân, toujours par des petites routes tranquilles mais plutôt défoncées, et progresse vers le nord. Les dromadaires font maintenant partie du paysage et je ne les remarque même plus… Je fais étape à Shorkot où je dors dans l’un de ces fameux relais routiers pakistanais. Je tends mon hamac dans l’arrière-cour, au milieu des chèvres, des buffles, des lapins, d’un âne mal aimable et d’une chiasse pour le moins tenace !

Puis, je continue ma route vers Chiniot que j’atteins éreinté suite à une crevaison. Il faut dire que ça m’a pris un temps fou pour la semi-réparer sous l’œil d’une quarantaine de spectateurs…

Le lendemain, je repars pour une trentaine de kilomètres car je veux atteindre Pindi Bathian. C’est en effet dans cette ville près de l’autoroute Lahore – Islamabad que je veux mettre le vélo sur un bus et me rendre dans la capitale afin de toper mon visa pour l’Inde (une semaine d’attente !) et, surtout, retrouver mes deux petits suisses (ceux de la frontière bulgare et du début de la Turquie). En effet, ces derniers sont passés par un autre chemin, et, bien que nous fûmes presqu’en même temps à Quetta, nous ne nous y sommes pas croisés. Ils sont à Islamabad depuis deux jours.

Il est 16 heures et nous sommes en train de siroter un coca en mangeant des frites dans le jardin de l’AUBERGE de Minapin. La rando qu’ont choisie mes amis doit nous emmener, en deux jours, aux camps de base du Rakaposhi (7788m) et du Diran (7266m). Notre départ tardif ne nous empêche pas d’atteindre, et même dépasser, l’endroit où les randonneurs sont supposés arriver et camper au bout du premier jour de marche. Nous dormons sur un bout de pré à peu près plat, à côté des vaches et d’un feu de camp où, sur les conseils de Florian, nous testons avec un certain succès les vertus combustibles de la bouse de vache séchée…

 

Le lendemain nous repartons après un bon petit déjeuner en direction du camp de base du Rakaposhi. En chemin, sur notre gauche, nous découvrons le glacier que nous remontons et qui est assez magnifique. Après des passages un peu équilibristes (sentier de 30 cm de large sur terrain plus ou moins meuble et FORTEMENT incliné) nous parvenons dans ce lieu superbe qu’est le camp de base du Rakaposhi. Il s’agit d’une clairière nichée à 3200m entre un flanc du Rakaposhi et une sorte de morène dans un virage du glacier. Un petit ruisseau trouble y coule et des vaches, chèvres et ânes y paissent tranquillement. Il y a là un restaurant d’altitude. En fait, une tente avec un gars qui est là tous les jours et qui nous propose, pour 3 ou 4 fois le prix normal (mais bon, on est à plus de 3000 et il n’y a pas vraiment de concurrence, alors…) des rafraîchissements gazeux et marrons, et à manger.

Me voici dans un bus bondé pour 4 heures de route et je me dis que, décidément, c’est plus cool de voyager à vélo…

 

Une fois à Rawalpindi (la vraie ville, alors qu’Islamabad n’est qu’une ville de résidences pour riches ou moins riches fonctionnaires… Oui, ici ils sont riches…) il me faut encore faire une quinzaine de kilomètres à travers le trafic insensé et la nuit, afin de rejoindre le camping où m’attendent mes amis. Un gars me montre le chemin en voiture et c’est bien gentil de sa part, surtout que dans mon état encore faible je n’avance pas très vite… Me voilà finalement au camping pour touristes étrangers où je retrouve avec une certaine émotion et une grande joie mes deux compères suisses, Nico et Florian, et leurs jolis vélos.

 

Ces retrouvailles sont fort chaleureuses. Nous avons plein de choses à nous raconter sur nos itinéraires respectifs, parallèles et entrecroisés. J’apprends qu’ils ont pédalé entre Taftan (frontière irano-pakistanaise) et Quetta alors que moi j’ai misérablement pris le bus… Ils ont ensuite continué le long de la frontière afghane jusqu’à la fameuse ville de Zhob (où je voulais moi-même me rendre, juste pour dire que j’étais passé à Zhob une fois dans ma vie…) mais se sont fait récupérer par la police 50 bornes après et ont dû prendre un autre chemin, cette fois-ci sous escorte policière… Non mais ! Y a pas de raison qu’il n’y ait que moi qui aie eu à supporter les escortes… Ceci dit, les leurs avaient l’air assez sympas… Si l’un des miens m’avait proposé de la vodka (que j’avais refusée à son grand étonnement et grande déception) les leurs les ont invités à fumer des trucs avec eux… Finalement, ils sont arrivés à Islamabad après un arrêt sur Peshawar. Et nous voici de nouveau réunis environ 4 mois après nos aventures communes en Turquie.

 

Arrivés deux jours plus tôt, ils sont assez familiarisés avec Islamabad et sont pressés de quitter la ville. Le plan, tel qu’ils m’en avaient touché deux mots par e-mail, est de déposer les demandes de visas à l’ambassade d’Inde le lundi matin (demain donc !) et filer en bus (12 à 16 heures de route…) vers Gilgit, dans la région du Nord, le Jammu et Kashmir sous contrôle pakistanais, afin d’y faire une petite randonnée dans les montagnes. De mon côté, je n’ai plus de pull depuis la Géorgie… Ni quoi que ce soit qui ressemble à un K-way ou à un vêtement chaud, mis à part un pauvre sous-pull… Par ailleurs, je suis impressionné et surpris par l’audace de mes jeunes camarades qui me proposent d’aller marcher ni plus ni moins que dans l’Himalaya et n’ont pas peur des 30 heures de bus (aller/retour), ni du fait que nous ne sommes pas vraiment équipés pour… Ainsi, j’accepte leur proposition avec un réel enthousiasme.

 

Le jour suivant, lundi donc, nous nous rendons à l’ambassade d’Inde où nous déposons nos passeports. Bien que l’on nous fasse passer devant tout le monde (nous avons un peu honte…) nous mettons tout de même un certain temps et réalisons qu’il serait plus approprié de reporter notre départ d’une journée. Surtout qu’il nous faut encore faire quelques courses. En effet, si nous ne sommes pas équipés pour le froid, que nous le soyons au moins rapport à la nourriture ! Nous trouvons aussi un arrangement avec l’ambassade de France grâce au gendarme de service ce jour-là : Pascal, un grand costaud très sympa, afin de pouvoir laisser nos vélos à l’abri et sous bonne protection pendant nos 5 ou 6 jours d’absence. Pour ne pas donner mauvaise réputation à nos voisins helvètes, je me demande si je dois ajouter que nous avions auparavant demandé à l’ambassade suisse mais sans succès…

 

Tiens, aujourd’hui je fête mon sixième mois de voyage… Nico et Florian fêtent ça demain eux.

 

Et donc, en ce mardi 6 septembre, après une sale nuit (pour moi) rapport à mes fréquentes visites aux Gents, nous nous rendons à Rawalpindi afin de prendre un bus pour Gilgit. Le bus est correct (par rapport à celui de Taftan-Quetta) et le voyage se passe sans trop d’histoires. Bien sûr, il y a les éternelles pauses prière, repas, pipi (dont une non prévue, à ma demande express et INSISTANTE !) mais ça roule. C’est pas que Gilgit soit si loin que ça, environ 600 Kms, mais la route s’enfonce dans les montagnes en remontant des rivières à travers de magnifiques vallées encaissées. Bref, ça prend du temps. En plus, nous nous retrouvons bloqués à une espèce de check-point car la route n’est pas trop sûre à cet endroit quand il fait nuit. Une fois le jour levé, on nous laisse poursuivre et nous arrivons sur Gilgit sur le coup de midi.

 

Nous mangeons un bout et prenons un minibus, disons un toit de minibus (on aime bien jouer aux touristes avec les suisses), en direction de Minapin où nous arrivons 2 heures plus tard après avoir commencé la remontée de la Hunza River… La fameuse rivière Hunza sur laquelle, après avoir vu quelques photos dans le Lonely Planet Pakistan de mes compagnons, nous avons fantasmé avec Florian. Bon, en fait, comme c’est encore un peu la fonte des neiges, il y a beaucoup de débit. L’eau est en fait plus boueuse qu’autre chose. Résultat, elle n’est pas aussi bleue (pas du tout à vrai dire) que sur les photos du guide. Eh bon… Bref… Nous sommes déçus ! Ça nous apprendra à fantasmer sur une rivière au lieu de fantasmer sur les filles…

Il n’est pas excessivement tard et Nicolas et Florian voudraient continuer. Continuer, ça veut dire traverser le glacier pendant 3 ou 4 heures, arriver à la tombée de la nuit de l’autre côté et tout ça sans autre équipement que nos tennis et nos vêtements légers. Étant un garçon assez pondéré et notoirement prudent, j’essaye de leur inculquer un peu de la sagesse de l’aîné… En vain. Mais bon, comme depuis le début de cette petite aventure je m’en suis remis à leur audace, je continue. Nous entreprenons la traversée du glacier en suivant deux porteurs qui amènent un générateur et de l’essence à l’expédition en attente au camp de base du Diran (de l’autre côté du glacier donc…). Il faut dire que ces porteurs tombent bien car il est nécessaire, pour la première traversée du moins, de suivre quelqu’un qui connaisse le chemin… En l’occurrence ceux-ci n’ont pas l’air très sûrs d’eux. Celui qui porte le générateur est considérablement handicapé par le fait que la corde qui lui sert de sac à dos a cassé et la réparation qu’il fait lui déchire un peu les épaules…

 

Et puis l’expédition en attente au camp de base du Diran tombe bien elle aussi. Nous avons eu vent de sa présence hier en sirotant nos frites et mangeant notre Coca. On nous a informé que des français étaient partis peu avant nous. Nous on s’était dit qu’en allant assez vite on les rattraperait peut-être. En fait, ce que nous ne savions pas c’est qu’il s’agissait d’une VRAIE expédition, de gars qui allaient tout simplement s’attaquer à l’ascension du Diran, un massif de 7266 mètres. Finalement, eux sont arrivés à leur camp de base en une journée… La veille en fait.

 

Bref, ils nous accueillent très chaleureusement (c’est le cas de le dire) et nous prêtent d’emblée des affaires chaudes car la nuit qui tombe à cette altitude nous fait oublier que nous sommes presque sous les tropiques… Mais de qui se compose cette expédition ? Il s’agit de 3 français et trois pakistanais. Les trois français sont François (un journaliste qui bosse pour Montagne Magazine), Roch (accessoirement Base Jumper !!!) et Matthieu, moniteur de ski à La Plagne et guide de haute et moyenne montagne. Quant au pakistanais il y a Djawed Ali, un surhomme (paraît-il), fort sympathique au demeurant, un autre dont le nom m’a échappé jusqu’ici et le troisième, le doyen (56 ans), un gars qui bosse à l’ambassade du Pakistan à Paris. Mais, tiens… Maintenant que j’y pense… Je le connais le bonhomme ! Lui aussi me reconnaît d’ailleurs. Lorsque je préparais le voyage avec Richard j’avais la tâche de m’occuper du Pakistan et m’étais donc rendu à leur ambassade sur Paris. J’avais rencontré ce même monsieur sur une introduction téléphonique d’une relation de Sabine. Le monde est petit, non ? Il m’avait prodigué de bons conseils sur l’obtention du visa pour le Pakistan depuis l’Iran (à savoir de prendre le visa depuis la France et montrer le visa expiré à l’ambassade pakistanaise à Téhéran afin de faciliter l’obtention d’un nouveau visa… Ce qui voulait dire, mais je ne le savais pas alors, éviter cette scabreuse histoire de lettre de recommandation de l’ambassade de France de Téhéran) mais, par manque de temps, nous ne les avions pas suivis. Cela a failli me coûter une visite au Pakistan. Finalement, j’ai tout de même obtenu la fameuse lettre et le visa, à sa grande surprise d’ailleurs. J’hallucine tout de même de le retrouver là.

 

Ils nous invitent à partager leur repas et nous passons une excellente soirée en compagnie de la partie française de l’expédition. Les pakistanais restent plutôt dans leur coin et se couchent tôt. Nous en apprenons un rayon sur nos hôtes d’un soir. Par exemple, s’ils parviennent au sommet ils seront les premiers Français à le faire. Ce sera aussi le cas si les Pakistanais arrivent aussi au sommet : ils seront les premiers Pakistanais (et non Français, je vous ai vu venir petits farceurs…) à réaliser cet exploit. Le Diran est, d’après eux, un 7000 facile. Ceci dit, il n’a pas été gravi depuis 1994. Il est peut être facile, mais les gens de la vallée nous ont signalé qu’il en était tout de même à 42 morts… Facile, mais dangereux. C’est peut-être pour cela qu’il n’est pas souvent vaincu. En tout cas, ils paraissent surpris de ce chiffre de 42 que nous tenons des gens de la vallée… Eux pensaient qu’il n’y en avait pas plus d’une quinzaine… Quoiqu’il en soit nous leur souhaitons toute la réussite possible.

 

Je suis pour ma part impressionné par leur modestie, leur simplicité et le calme apparent avec lequel ils semblent prendre les choses. Ils vont grimper, dès que la météo le permettra, un sommet dangereux et ont l’air de trouver ça tout à fait normal. La soirée se prolonge assez tard malgré la nécessité qu’ils ont de se lever tôt le lendemain car ils doivent marcher jusqu’au camp numéro 1 afin d’y amener du matériel et commencer à s’acclimater. Finalement, nous allons nous coucher dans une tente et remercions nos duvets de nous tenir si bien au chaud.

 

Le lendemain matin, vers 7H, ils décollent. Nous leurs disons un dernier “Au revoir” en leur souhaitant une fois de plus toute la réussite possible dans leur expédition. De notre côté, nous quittons le camp de base en direction d’un lac d’altitude à un peu plus de 4000m. Nous échouons lamentablement en nous paumant sur le flanc très incliné de la montagne ! Cette fois-ci, j’arrive à convaincre mes deux compagnons de la nécessité de redescendre. Il nous faudrait de l’équipement pour affronter la pente et les rochers qui s’annoncent mais nous n’avons pas cet équipement… En plus, nous ne savons même pas nous servir de cet équipement, aucun de nous n’ayant une réelle expérience en escalade pour assurer la sécurité du groupe que nous formons. Résultat, nous redescendons vers le glacier dans l’optique de le traverser, cette fois sans personne pour nous guider. Mais bon, nous l’avons traversé il y a moins de 24 heures et l’itinéraire est encore frais dans nos mémoires. Enfin, il nous semble…

 

En effet, dès les premiers mètres sur la glace et parmi les crevasses nos avis divergent ! Je recommande d’aller à droite alors que les petits suisses veulent passer par la gauche du glacier. Finalement, je parviens à les convaincre de suivre par la droite car je suis sûr que vers la gauche nous nous dirigeons vers un immense mur de glace totalement infranchissable que j’avais bien repéré hier. Malheureusement, nous sommes déjà au milieu du glacier et nous devons marcher très prudemment sur des arêtes de glace plongeant de chaque côté vers de profondes et menaçantes crevasses. Parfois il vaut mieux aller vite que lentement afin de franchir les obstacles. Nicolas, qui mène la barque à ce moment-là, nous fait passer par des endroits que je trouve extrêmement dangereux. Ceci dit, nous passons par les seuls passages vraiment franchissables depuis notre position sur le glacier. Finalement, nous arrivons sur un terrain moins accidenté et moins crevassé. Je souffle un bon coup car j’ai eu une bonne flippe ces 20 dernières minutes.

 

Hier, il pleuvait lorsque nous traversions le glacier. Aujourd’hui nous profitons du soleil et du panorama extraordinaire pour mitrailler avec nos appareils photos (pour ma part je dois réchauffer les piles entre mes mains toutes les 2 photos car elles ont du mal avec le froid !). C’est tout simplement magnifique ! Le Diran est dégagé, tout comme le Rakaposhi, et l’on peut aussi admirer la chaîne qui relie les deux sommets entre eux. Nous continuons, cette fois-ci en passant par la gauche (en suivant l’idée du gars Florian) et même si ce n’est pas exactement le chemin de la veille nous parvenons, après quelques sauts au dessus de ruisseaux d’eau glacée, à rejoindre l’autre “rive” du glacier synonyme de camp de base du Rakaposhi.

 

Notre idée était de redescendre dans la vallée, notamment pour avoir plus chaud, mais nous nous attardons un peu là et décidons de dormir dans la tente-restaurant du camp de base. Il fait très froid et nous avons eu là une bonne idée car nous pouvons nous y réchauffer. Le lendemain matin, nous repartons vers la vallée. Après une descente de 2 bonnes heures et une douche de mes petits suisses sous une cascade pas vraiment chaude, nous arrivons sur Minapin vers 14 heures.

Euh… Le midi pétante se transforme en 13H20 bien tassé, et l’on s’arrête environ encore 2 heures pour une banale histoire de glissement de terrain qui coupe la route. Une fois la route déblayée, le bus repart mais il est trop tard. Nous arrivons sur Gilgit à la nuit tombante et l’on ne peut pas passer, toujours pour ces raisons de sécurité. Il faut dire que l’on est dans le Jammu et Cachemire pakistanais et que, de nuit, ce n’est pas une zone très sûre. Nous devrons donc attendre 4H30 du matin pour que le bus reparte. Cela contrarie nos plans car nous comptions arriver à Islamabad aujourd’hui afin d’y récupérer nos passeports à l’ambassade d’Inde. Malheureusement, nous ne serons pas à Islamabad avant 20H. C’est foutu pour les passeports et même pour récupérer les vélos aujourd’hui…

 

Le voyage en bus se fait sans autre incident majeur et le fait de voyager de jour nous permet de profiter pleinement du paysage exceptionnel. Accessoirement, lors de nos pauses, je m’aperçois qu’ici, dans le nord du Pakistan, bien plus qu’en Géorgie ou en Arménie, le cannabis n’est ni plus ni moins qu’une mauvaise herbe qui pousse le long des routes de montagnes sur des kilomètres et des kilomètres, de quoi rendre envieux les plus jardiniers d’entre nous…

 

Une fois à Islamabad, nous passons la nuit au camping et récupérons nos bicyclettes le lendemain matin à l’ambassade de France. Puis, nous nous dirigeons vers l’ambassade d’Inde où nous récupérons nos passeports avec les visas indiens sans trop de problèmes. Nous fêtons les visas le soir même à la «Hutte aux pizzas». Le lendemain, mes amis helvètes lèvent le camp en direction de Lahore. Nous devons nous y retrouver d’ici trois jours. De mon côté, j’engage la procédure de 2 jours pour faire prolonger mon visa au Pakistan car je dois quitter le pays le lendemain (14 Septembre) ce qui signifierait rejoindre la frontière en bus et zapper Lahore, ce dont il est à peu près hors de question !

 

Finalement, le 15, juste après avoir récupéré mon passeport avec l’extension, je prends le bus pour Pindi Bathian où j’avais, 2 semaines plus tôt, quitté mon itinéraire cycliste pour Islamabad. J’y suis à la tombée de la nuit et ne galère pas trop pour trouver un endroit où dormir. En effet, je me fais inviter par un médecin qui me loge et me nourrit chez l’un de ses amis.

 

Le jour suivant, je reprends la route en espérant être sur Lahore (115 Kms) le soir même. Effectivement, après une journée ensoleillée, heureuse car je grimpe sur un dromadaire sur quelques mètres pour la première fois, et difficile car je suis encore faible rapport à ma gastricité[i] houleuse, j’arrive sur Lahore à la tombée de la nuit. J’y retrouve finalement mes deux compères dans un autre hôtel que celui prévu. Ils sont toujours aussi joviaux et je n’apprendrai qu’une bonne demi-heure après nos retrouvailles la mésaventure qui leur est arrivée…

 

[i] Gastricité : Substantif de gastrique.

Durant leur deuxième jour de route après Islamabad, en faisant un peu les gugusses alors qu’ils s’étaient arrimés à un camion, le Nico est tombé et son vélo est passé sous le camion ! Lui a eu l’heureux réflexe de se mettre en boule et a ainsi évité de ressembler à une crêpe comme son vélo. Il s’est quand même bien éraflé le coude droit et, surtout, ouvert tout le devant du tibia. Il a fallu qu’il soit transporté à l’hôpital et qu’il s’y fasse recoudre. Il arbore maintenant 17 points de suture en forme de « y » retourné sur son tibia.

 

Un fois de plus, ils m’impressionnent tous deux par le calme et le détachement avec lesquels ils prennent la chose. Ils viennent (surtout Nico) d’échapper à la mort, à une amputation ou autre, et perdre un vélo d’une valeur de 2000 Euro, et ils sont calmes, un peu comme si de rien n’était… Je trouve leur réaction si adulte, surtout pour des gars de 19 ans. Ils savent très bien que l’essentiel est évidemment leur santé et que la perte matérielle du vélo est embêtante mais qu’elle ne doit pas leur gâcher la vie. Combien d’entre vous… Pardon, d’entre nous, auraient réagi aussi bien ? Je me le demande… Enfin. A posteriori, je suis vraiment content qu’il ne leur soit rien arrivé de grave. Je réalise aussi le côté dangereux du type de voyage que nous faisons, même si nous ne prenons pas exactement les mêmes risques eux et moi…

 

Pour ma part, les amibes ne me laissent pas en paix. Avec d’un côté le Nico peu mobile à cause de sa jambe, et d’un autre, moi, à plat, toujours affublé d’une bonne coulante, nous n’allons pas vraiment profiter de cette jolie ville autant que nous l’aurions souhaité. Bien sûr, nous visiterons le château

Nous nous y restaurons et entamons l’auto-stop vers Karimabad où nous souhaitons passer la nuit. Nous y sommes en fin d’après-midi, après avoir remonté la vallée de la fabuleuse Hunza River (je m’emporte ! Que voulez-vous ? C’est l’émotion !) à travers des gorges magnifiques où nous découvrons à chaque tournant une nouvelle version des sommets enneigés des alentours.

 

Mais, vous ai-je parlé de la vallée de la Hunza et de son histoire particulière ? En fait, les habitants des deux rives de cette profonde vallée où méandre la Hunza sont les descendants de deux peuplades qui ont pour origine deux frères jumeaux qui se détestaient et qui se sont battus (enfin, qui ont fait se battre leurs peuples respectifs, faut pas déconner, non !) dans des temps reculés… Résultat, bien qu’ils vivent en face et se côtoient régulièrement aujourd’hui, ils sont culturellement assez différents avec, notamment, une moins forte influence de l’Islam sur l’une des deux rives. Nous le remarquons en arrivant sur Karimabad avec les femmes qui travaillent aux champs et qui n’hésitent pas à nous sourire et même nous faire des signes de la main. Dans le reste du Pakistan, j’ai rarement réussi à toper le regard d’une femme, c’est juste pour vous donner un point de repère.

 

Bref, nous avons donc traversé la Hunza et sommes du côté où, paraît-il, les gens sont le plus sympa… Perso je ne vois pas trop la différence mais bon… Ce soir-là, et ça mérite d’être mentionné dans ce mail déjà bien long, nous visionnons, du fond du petit boui-boui où nous mangeons, un film indien traduit en pakistanais. C’est une expérience que je recommande à tout le monde. Nous sommes tous les trois morts de rire alors qu’il s’agit plutôt d’un film d’action policier sérieux. C’est juste une autre façon de mesurer la différence culturelle entre l’Orient et l’Occident.

 

Le lendemain, nous nous promenons dans Karimabad et faisons un tour rapide du fort. Il faut savoir que Karimabad fut la capitale d’un état plus ou moins indépendant avant les anglais et même pendant. Le fort était le palais du bonhomme qui avait la joie de régner sur tous ces braves gens. Puis, nous retournons rapidement sur Aliabad, à 15 bornes de là, afin de prendre notre bus à midi pétante pour Islamabad.